De : Jean Ferrette,  le 27 avril 2012

Cher-e-s ami-e-s,

Je ne suis pas de ceux qui dénoncent systématiquement l'antisémitisme de gauche en le confondant avec l'antisionisme: j'ai même publié, il y a une vingtaine d'années, une brochure à ce sujet

(La mauvaise conscience: 200 ans d'antisémitisme de gauche, aux éditions d'Alternative libertaire).

Mais il demeure que cet antisémitisme de gauche a existé, dans la fraction gauche du boulangisme (les blanquistes ralliés à Boulanger) et dans une certaine mesure chez les guesdistes. Mais dans le même temps, les anarchistes, avec Bernard Lazare, et les allemanistes ont été les premiers (bien avant Zola et Jaurès) à défendre la cause dreyfusarde. Finalement, l'antisémitisme s'est durablement réfugié à l'extrême droite (voir le livre de Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Seuil, « Points Histoire », 1990).
Il n'empêche que la lutte antisioniste a été effectivement le prétexte pour réactiver un antisémitisme non seulement dans l'ultragauche (la vieille taupe) mais aussi chez les Verts

Et depuis?

Les choses ont basculé ces 10 dernières années. Alors qu'au sortir de la guerre les Juifs étaient des victimes, ils étaient dans le camp à défendre et de nombreux juifs investissaient les organisations d'extrême gauche (vous connaissez la célèbre blague qui courait sur le BP de la LCR: pourquoi n'y parle-t-on pas yiddish?) ce sont les Palestiniens, et au-delà les Arabes, et au-delà encore les musulmans qui ont pris cette place.
D'où la formule rappelée à tout bout de champ: "refusons toute stigmatisation" qui veut justifier le port du voile islamique (qui est chrétien, puisque prôné d'abord par St Paul, ceci dit en passant...). Autrement dit, les progressistes admettent et revendiquent pour les musulmans un traitement d'exception qu'en tant que laïcs ils refuseraient à tous les autres. Mais eux, ce sont des victimes. C'est différent.
Quel rapport avec les élections présidentielles me direz-vous?
Je dois dire que j'ai assisté avec effarement à la campagne de Mélenchon (pour lequel votent à peu près tous ceux que je fréquente, je crois) et surtout pour l'aveuglement sur ce qu'il est (un mauvais orateur, un politicien carriériste et opportuniste, un électron libre qui met ses soutiens devant le fait accompli tout en appelant "au peuple"). Ce n'est pas du populisme, juste du césarisme. Or celui-ci charrie, traditionnellement, avec lui de l'antisémitisme. Si je le disais à mes amis, ils seraient scandalisés... de ma mauvaise foi! C'est la question, légitime que nous devons nous poser. Je vous invite à regarder la vidéo de Mélenchon après la tuerie de Toulouse (en particulier à 3'50 et 4'20) :
http://www.youtube.com/watch?v=Lczxg7iMyaM
Vous avez vu? Pas une seule fois il n'est fait mention du caractère antisémite de l'attentat, pas une fois il n'y a le mot Juif. Il parle "d'enfants", de "gens", de "frères en humanité", de "ceux qui seraient le plus menacés". Celui qui ignorerait l'actualité ne pourrait pas savoir que c'est une école juive qui a été attaquée, avec la volonté de tuer des juifs parce qu'ils sont juifs. En revanche, il prend le temps de dire: "il ne faut pas qu'au nom d'un fou on dise du mal de la deuxième religion du pays".
Bref, le problème, ce n'est pas qu'on attaque des juifs (ce qui était le cas!) mais que l'on puisse attaquer des musulmans (ce qui est juste, mais en l'occurrence hors sujet).  Moi, je suis de ceux qui se méfient d'appeler "au loup" trop tôt. L'antisémitisme en France aujourd'hui n'est ni partout, ni nulle part. Il se niche insidieusement.
Alors, peut-on parler d'un antisémitisme "en creux", qui ne prône pas l'antisémitisme, mais qui refusent de le dénoncer, de le voir là où il est? Oui, je le crois. Peut-être que Mélenchon n'est pas antisémite, mais il n'a rien fait pour le dénoncer, et par suite, pour le combattre.
Pourquoi?
C'est là que Mélenchon aggrave son cas: "Nous sommes dans le camp des victimes. Pas dans le camp des bourreaux." (4'20) Bref, les Juifs de Toulouse, on l'a compris, sont assimilés aux Israéliens, ils partagent la responsabilité des crimes de l'Etat d'Israël. Ils sont donc un peu moins victimes, un peu plus bourreaux. Quant aux musulmans, ils ne sont pas bourreaux, seulement victimes (Mélenchon a des problèmes avec la politique internationale et surestime sans doute le caractère démocratique des pays musulmans, arabes ou non).
Je crois que l'autre aspect c'est qu'il a toujours voulu appeler à lui les électeurs de Le Pen (d'où l'hommage appuyé à la police nationale à la fin, qui s'est pourtant comportée de la manière la plus amateure), qu'il ne fallait pas effaroucher.
Il termine en mentionnant "le poison". mais de quel poison s'agit-il? Du racisme, de l'antisémitisme? Je ne le crois pas. Il ne le dit pas, mais son discours le laisse entendre: c'est de l'islamophobie dont il s'agit. Bref, il y aurait des racismes plus graves que d'autres.
Sans doute y a-t-il des électeurs de Mélenchon sur cette liste, je ne veux froisser personne, et mon mail arrivant entre les deux tours, je ne peux être  suspecté d'utiliser un prétexte à des fins politiciennes. Mais il y a là un danger sur lequel nous devons réfléchir.
Bon, c'est shabbat, j'ai préparé les halloth, il faut que j'aille préparer le kiddouch (tout ça laïc, bien sûr!)
Bien à vous

Jean