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Joëlle Allouche Benayoun

« Les Juifs d’Algérie : de la dhimma à la citoyenneté française. »

« Une généalogie judéo franco maghrébine n’éclaire pas tout…
Mais être franco-maghrébin, l’être comme moi ce n’est pas…
un surcroît ou une richesse d’identités, d’attributs ou de noms.
Cela trahirait plutôt, d’abord, un trouble de l’identité »

J.Derrida

28 Juin 1830 : les premiers Juifs rencontrés par l’armée française qui débarque près d’Alger « fuient apeurés » à son approche : les soldats français prennent les juifs pour des ennemis et tirent : 20 morts à la Bouzareah.

Juillet 1962 : plus de 90% des Français d’Algérie de confession juive quittent définitivement l’Algérie pour la France.

Pour la première fois dans l'histoire juive, des Juifs ont quitté massivement un pays[1], non pas parce qu'ils y étaient persécutés en tant que tels, mais parce qu'ils étaient citoyens, de nationalité française, et qu'ils considéraient leur destin lié à celui de tous les Français qui quittaient l'Algérie pour rejoindre la France, leur mère patrie ...

Deux dates, 1830 et 1870 marquent les bornes de la transformation des Juifs d’Algérie, sur place d'abord où ils passent du statut de dhimmi (sujets protégés) à celui de citoyen français, une date marque la rupture avec le sol natal : 1962.

Entre ces dates, les Juifs d’Algérie ont progressivement refoulé leur identité culturelle berbéro-arabe, identité d’homme humilié et infériorisé, pour adopter l’identité française, symbole de celle d’homme libre et libéré qui coexistera avec leur identité religieuse, de plus en plus cantonnée à la sphère privée.

Aujourd’hui en France, la mémoire de ceux qui parlent fait revivre leurs identités plurielles : citoyens français, ils revendiquent leur judéité, inscrite dans la sphère séfarade, imprégnée de culture berbéro-arabe (qui leur fait aimer et perpétuer en France la cuisine, la musique, les danses de leur pays natal), et partagent avec les pieds-noirs leur émotions pour l’Algérie idéalisée du passé.

La transformation de plus en plus souhaitée et revendiquée des juifs indigènes en citoyens français sera l’aboutissement d’un processus qui débuta dès la conquête de 1830, et le résultat d’enjeux multiples : politiques, juridiques, idéologiques, de la part du colonisateur, mais aussi de la part des élites juives de France (à travers de grands bourgeois philanthropes comme Crémieux, ou le Consistoire de France) et d’Algérie.

La constitution et l’intériorisation forte de l’identité française chez les Juifs d’Algérie furent possibles grâce à deux Institutions qui donnèrent ses assises à la République : l’Armée (à partir de 1875, où les Juifs font leur service militaire comme tout citoyen mâle français, mais la milice, équivalent de la Garde nationale en France, dès 1865), et l’École. Toutefois ces institutions n’ont pleinement atteint leurs objectifs que parce qu’elles furent efficacement relayées par des rabbins, pour la plupart venus de France dès la première décennie de la conquête[2], par les consistoires mis en place dès 1847[3] et par le milieu familial.

Spectateurs pour certains fatalistes[4] de leur devenir, objets de multiples enquêtes de la part des gouvernements, recensés, enregistrés obligatoirement à l’état civil[5], dotés de consistoires sur le modèle français, les Juifs d’Algérie, progressivement sécularisés par l’école française, où vont filles et garçons, et par l’armée, en contact avec la société française, vont rapidement être des acteurs conscients de leur propre acculturation.