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Mercredi 11 avril

Charles LESELBAUM, Maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne

« Marranes et marranisme »

Charles Leselbaum est né à Oran, ville où la langue espagnole était souvent présente. Ses études secondaires terminées, c’est en Sorbonne, alors Faculté des Lettres, qu’il entreprend sa formation d’hispaniste et à l’issue de ses études supérieures, il obtient un poste de lecteur à l’Université de Madrid : il y enseigne le français pendant quatre ans et confie que ce séjour lui fut précieux pour l’approfondissement de la langue. Il revient à la Sorbonne comme Assistant d’abord, puis Maître de conférences.

Le théâtre espagnol du XVIIème (Lope de Vega, Tirso de Moliria, Calderon) constitue un de ses centres d’intérêt, sans compter la direction d’un centre de formation pour jeunes hispanisants et sa participation active dans l’équipe qui créera le Centre d’études catalanes de la rue du Bourg-Tibourg.

La convivialité, la pédagogie et l’humour ont présidé à cette soirée au cours de laquelle Charles Leselbaum nous a entraînés à la découverte – ou redécouverte des Marranes, et du marranisme.

Qui étaient les marranes ? L’étymologie la plus commune est celle de l’espagnol « marrano » , qui signifie cochon, terme dérivé de l’arabe « muharram » : ce qui est « rituellement interdit »,  (en référence à la prohibition de la viande de porc des religions juive et musulmane). Quelle qu’en soit l’origine, l’aspect péjoratif du terme est évident, corroboré par d’autres appellations rencontrées dans cette région.

La présence des Juifs remonte à l’époque phénicienne et leur histoire semble relativement paisible jusqu’à la christianisation de la monarchie wisigothe qui entreprend de les persécuter, de les contraindre au baptême. Leur soutien à l’invasion musulmane n’est donc pas étonnante et ils bénéficieront du statut de protégés (dhimis) dans l’Espagne devenue musulmane. Sans être traités en égaux des adeptes du Coran ils peuvent développer leurs activités… tout en payant la dime. Ils sont libres de posséder terres et maisons, de voyager et s’organisent en communauté « aljamas » : c’est le premier âge d’or pour les Juifs dans cette Espagne musulmane. Un judaïsme qui coexiste avec le christianisme et l’islam (711).

Le second âge d’or correspond à la présence des Juifs en terre chrétienne (reconquista dès 801) avec la prise de Barcelone et - scellée dès 1085 - par la victoire des chrétiens à Tolède. Les rois catholiques s’appuient sur les Juifs dans leur entreprise de reconquista, utilisant leurs talents de traducteurs (l’école de Tolède fait autorité), de diplomates, de financiers,  et de médecins.

Cependant la pression de l’église se fait de plus en plus forte et met fin à l’âge d’or. Débute alors l’entreprise de christianisation par conversion des « infidèles » menée à la fois sur le plan théologique et par des pressions politiques. Les Juifs ne sont tolérés par l’église que dans l’espoir de leur conversion. Sur le plan politique, les haines antijuives s’affirment et progressent dans toute la péninsule. En 1328, la Navarre est le théâtre d’exactions et de véritables pogromes. En 1348, sanglantes émeutes à Barcelone qui mettent à mal la communauté. De 1355 à 1366 : guerre civile en Castille ; en 1391 : pogrome de Séville suivi de mouvements similaires dans toute l’Espagne. La terreur conduit à des conversions en masse. C’est l’apparition de la première vague de Marranes (pratique d’un judaïsme caché).

La synthèse entre violences politiques et pressions théologiques est réalisée en Castille en 1412, par les lois de Aylon (isolement des Juifs dans des quartiers, port de vêtements d’infamie, interdiction d’exercer de nombreuses professions). Toutes ces mesures leur sont imposées dans l’espoir de les faire désespérer de leur fidélité à leur religion. En 1413-1414, la conférence de Tortosa oppose rabbins et autorités théologiques de l’église. Devant le refus des Juifs d’abjurer leur foi, ces autorités décident de passer à des mesures coercitives. Et c’est désormais le problème des « conversos » qui devient la préoccupation majeure de l’église et le thème dominant de la haine antijuive, qui de religieuse devient raciale. En 1414, les premiers statuts de pureté du sang sont promulgués à Saragosse. Des émeutes anti-juives et anti-conversos ensanglantent Tolède (1448).